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L'actualité du cabinet ecocy et de ses partenaires.


l'Atelier

Publié le : 30/09/2010

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- « Monsieur le Président, mais ça c'est superfétatoires ». Le vieux n'avait pas mâché ses mots. L'atelier de réflexion s'annonçait animé.

- « Monsieur le facilitateur, intervint le président, quelle est la suite de notre agenda ? »

- « Et bien il semblerait que ce soit l'heure de la pause café, nous allons libérer Monsieur le représentant du Ministre. La séance et levée, retour dans QUINZE minutes s'il vous plait !».

Vacarme feutré : Glissement de chaises, accolades, poignées de main et explosions de rire à l'heure des retrouvailles. Mais l'objectif du moment reste clair: le café, les jus et les biscuits salés et sucrés. Sur le flan droit de la table en « U », une brochette d'expatriés, comme inconsciemment regroupés. Ils lèvent lentement le nez de leur ordi, de leurs papiers, de leur torpeur. Les experts restent scotchés à leur powerpoint. Le Dr Clarck Wood consulte sa banque d'images. Le Professeur El Hadj Mamadou Diop range son Mont Blanc dans son costume Armani. Cravate Claudio Bellini. Des souvenirs d'aéroport. Jean à l'air fatigué. L'attaché technique principal du PAGFOPA (Projet d'Appui à la Gouvernance Forestière Participative) est mal rasé et sa chemise à manches courtes, fatiguée, ne va pas avec sa cravate jaune. Son voisin, et ami de 5 ans dans le développement, Guy Van de Gus ironise sur le « superfétatoire » qu'il n'avait pas croisé depuis sa première année de droit. Lui aussi avait bien besoin d'un bon café. La veille au « papayer » ils avaient un peu forcé sur la gazelle. En queue de peloton les expats' se dirigent donc sans grande conviction vers le buffet. La séance d'ouverture de l'« atelier de réflexion sur la stratégie genre et biodiversité en milieu rural» venait de s'achever.

- « Jean, comment-vas-tu ? et la famille ? et les activités ? »

- « ca va et vous madame Sème ? »

- « Bieeeen. Allez, à plus tard alors ». Et elle se tourne vers le groupe de mâles encravatés et bedonnants qui semblait attendre sa princesse [Bruit de café tiré à la manière des sahéliens sur le thé brulant] Madame Sème était la DFAP (directrice de la Faune et des Aires Protégées) du MEFF (Ministère de l'environnement, de la faune et des forets). Jean l'aimait bien. Ils s'étaient croisés à la piscine du Méridien un dimanche matin, lors du cour de natation de leurs enfants.

- « Alors Jean, tu es venu comment ? »

- « Avec le CTP du PROGESTE (Projet de Gestion « Santé, Territoire, Environnement » de la coopération Danoise), on a quitté hier soir pour éviter les embouteillages »

- « Jean, est-ce que tu as vu l'agenda, ils t'ont mis dans le groupe de travail numéro deux ! ». Padjori Sen, la nouvelle stagiaire indienne du PAGFP était sympathique et dévouée, mais elle se croyait manifestement dans les couloirs d'une conférence internationale.

- « Comment on va faire si tu n'es pas dans le groupe « cadre juridique et institutionnel, je suis sur qu'ils ont fait ça pour te neutraliser ».

- « Bon, je vais aller en parler à M Bourguignon, lorsqu'il sera moins occupé avec les huiles qui vont partir". Le boss de Jean était arrivé du siège de Bruxelles il y a 3 ans. Pourtant il était toujours impeccable, attentif et sérieux. M Bourguignon traitait tous le monde avec courtoisie et respect. Ce qui lui valait beaucoup de commentaires positifs parmi les acteurs du secteur environnement et santé. On disait de lui qu'il pouvait réellement influencer les politiques grâce à l'approche « projets participatifs » du PAGFOPA.

- « Fin de la pause ! Retour en salle s'il vous plaaaait ». Claquement de mains. Regards fuyants. 30 minutes et une photo de famille plus tard la séance reprenait.

- « Mesdames et messieurs, chers participants, nous allons maintenant entamer la seconde partie de la matinée avec les communications des experts ». Diop passait le premier, Wood en second.

- « Monsieur le Professeur vous avez la parole » - « Merci Monsieur le président, chers amis, comme l'a bien dit le représentant de son excellence monsieur le Ministre dans son allocution d'ouverture, le développement locale doit nécessairement passer par une approche pluri-acteurs à la base ». Et voilà les honorables participants embarqués pour 35 minutes d'expertise nationale, powerpoint à l'appui. Lunettes en demi-lune, fond d'images 1 million de pixels grossi 3 fois, recyclage de diapositives, « data », auteurs, chiffres, anecdotes. Des sigles par milliers. Un tableau excell collé dans une diapo powerpoint. L'horreur. Illisible. Copié-collé d'un rapport probablement.

- « Merci de votre aimable attention ». Applaudissements crescendo de circonstance. La photo d'une petite grenouille qui dit « merci » sur la dernière diapositive.

- « Bon, merci pour cette présentation Professeur. Faut-il prendre la liste des questions maintenant ou bien après la présentation du second consultant, euuuh expert, le Dr Voud ? ». M Bourguignon fait signe au président d'enchainer d'un geste circulaire vertical. Un ange passe, l'assistance médusée profite sur grand écran du bureau windows du Dr Diop. En fond d'écran madame Diop, et les enfants Diop.

- « Bon je crois que nous allons passer à la seconde présentation. Docteur Voud, vous avez la Parole »

Changement d'ordinateur. Et là problème technique. Le Mac de Clarck Wood ne « passe pas » sur l'adaptateur du rétroprojecteur. On sent le Dr Wood perdu, le regard hagard à tripatouiller les cables. Panique.

- « Ctrl F3 ! », crie littéralement un membre de l'assistance. Quelques interminables minutes plus tard, en sueur, le Dr Wood décide de transférer sa présentation sur une clef USB et le tour est joué. Passage en mode plein écran, l'exposé peut commencer.

[Avec un fort accent nord-américain] - « Je soui désolé pouw cet indident tecnouique, Monsieur le pwésident, mesdames et messieurs, my nom est Clarck Wood, j'aime beaucup votre pays…… ». Jean lève la tête de son ordi, et regarde le blazer bleu marine du Dr Wood, il allait peut-être apprendre quelque chose d'intéressant ce matin. Ah ces consultants, toujours en train de courir le monde avec leur ordi plein d'idées... Toutes la salle est attentive jusqu'à l'heure des questions. Et du déjeuner. Une sieste rapide mais climatisée, passage par le bureau des per diem où l'on fait la queue, discrètement. Reprise de séance, pause café, groupes de travail. La journée est terminée. Reprise des travaux en plénière demain matin. Conclusions et recommandations de l'atelier. Clôture de l'atelier. "Photo de famille". Cocktail. Satisfécit. « On attend donc le rapport ».

****

Tous les jours se tiennent en Afrique des centaines, peut-être même des milliers, d'ateliers et de séminaires de « réflexion », d'« échange », de « discussion » à l'initiative de milliers de « projets » aux acronymes baroques. Attention, a ne pas confondre avec les « réunions » desquelles émanent des décisions ou encore des « formations » qui renforcent les compétences. Il est parfois très important, dans le cadre d'une initiative complexe, de faire le point ou d'informer. Mais lorsque l'atelier devient une fin en soi, un « impact » à présenter aux « bailleurs » (et aux citoyens dans le journal télévisé du soir), cela procède d'une dérive générale, manifestement institutionnalisée. Il est trop fréquent de s'entendre opposer l'indisponibilité d'une personne car elle doit « participer à un atelier ». Certains même sont de véritables acteurs professionnels, et passent d'ateliers en ateliers. On dit d'eux qu'ils ont la « séminarite ». Il y a même une répartition des ateliers par hiérarchie : Du séminaire dans un grand hôtel pour un directeur à l'atelier dans une ville de province pour les seconds couteaux, et ainsi de suite. Il en est de même d'ailleurs pour les points focaux des conventions internationales, en fonction de celles qui font le plus voyager (et le plus loin). Dans la très grande majorité ce type d'ateliers ne mène pas à grand-chose, il faut bien le reconnaitre. Et ils coutent une fortune ! L'industrie hôtelière, des fabricants de banderoles et de tee-shirt se porte bien. Tee-shirts que l'on croise d'ailleurs souvent sur le dos des plus pauvres dans les grandes villes, usés jusqu'à la corde. Image bien triste mais bien réelle de l'impact réel de beaucoup d'« ateliers ». Mais a-t-on déjà vu des administrations dignes de ce nom avec des fonctionnaires de tous rangs voyageant sans cesse à la charge de privés ? Ne devrait-on pas appeler ces rencontres des « réunions » ? Ne devrait-il pas en résulter des « décisions » ? des « actions » ? Comment a-t-on pu en arriver à une telle échelle de l'industrie de « l'atelier qui ne sert à rien » en Afrique ? Et comment se plaindre d'une « Administration qui ne travaille pas » lorsqu'elle est constamment sollicitée pour des congés payés (avec le fameux per diem) ? Enfin pourquoi se plaindre de l'incompétence de l'administration lorsque les « meilleurs éléments » sont constamment happés par les projets (lorsqu'ils n'officient pas en même temps dans les deux secteurs)? En tout cas si l'on voulait neutraliser l'administration d'un pays, on ne pourrait mieux s'y prendre!

Laurent Granier


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